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Un siècle d’amour et de vigilance... et après ?

lundi 9 novembre 2009

Depuis quelques années, l’état et les collectivités territoriales affichent une volonté démonstrative de protéger l’environnement. On ne saurait que s’en réjouir si les vieux démons de l’aménagement ne perçaient trop souvent au travers des intentions proclamées. À ce titre, les Calanques sont emblématiques. Longtemps sauvegardées d’une mise en coupe réglée par les usagers du massif – principalement randonneurs et grimpeurs – la présente phase de concertation en vue du futur Parc national est symptomatique de la dérive qui consiste à mettre l’accent sur quelques mesures "phares" sans lien avec la cohérence globale du projet et au mépris des défenseurs historiques des lieux, amoureux d’un massif maintenu contre vents et marées depuis plus d’un siècle.

« Tribu fragile… les grimpeurs sont une proie qu’il est facile de sacrifier à une "écologie de bazar". Les mesures "conservationnistes" que cette politique génère considèrent souvent l’homme comme un intrus dès qu’il quitte les sentiers battus ou balisés d’un univers concentrationnaire où la société dite "moderne" semble vouloir le confiner. En ce monde aux valeurs de plus en plus virtuelles, la "sacralisation" de la nature se vend bien. »

Rainier MUNSCH, in « Passages pyrénéens », éd. Du Pin à crochets (2000), à propos du Parc national d’Ordesa, classé patrimoine mondial en 1997, quand il était envisagé d’y interdire l’escalade.

Car les Calanques ont eu leurs amoureux depuis longtemps, cela ne fait aucun doute. L’histoire "officielle" commence avec la création en 1875 de la Section de Provence du Club Alpin (précédée d’une année par celle du Club Alpin Français). En 1897, la Société des Excursionnistes Marseillais voit le jour. Au début du XX° siècle, ces deux sociétés regroupent près de 4000 membres. Aussi, lorsqu’en 1910, les Calanques connaissent leur première agression majeure, il n’est pas étonnant de rencontrer ces deux associations en tête de la manifestation pour protester contre l’ouverture de la carrière Solvay, à Port Miou. Elles n’auront hélas pas gain de cause, mais dix ans plus tard, lorsqu’un projet semblable est envisagé à En Vau, une manifestation de protestation rassemblant 100 000 personnes permet de sauver la calanque. Un autre projet qui, de manière récurrente, a été suspendu à la manière d’une épée de Damoclès, est celui de la "Route des Calanques". Cette route littorale en corniche - avec bretelles desservant Sormiou et Morgiou - a constitué une menace constante pendant près d’un demi-siècle : de 1927 (proposition du maire de Cassis pour une route des Calanques) jusqu’à la demande, en février 1967, par la Chambre de Commerce, d’un réseau de 42 km de routes (dont certaines à péage), rien n’aura été épargné aux Calanques. Pour ajouter un peu de variété, il y a eu (en 1959) « un projet de construction, sur le Plateau de l’Homme Mort, d’un complexe "scientifique et attractif", comportant une tour de 350 m de haut, un Palais des Congrès de 8000 places, une boule tournante de 70 m de diamètre reposant sur un lac artificiel, un réseau très dense de communications, le tout complété par un zoo et l’immersion, dans la Calanque de Morgiou, d’un cylindre de 25 m de diamètre pour observer... Pour réunir ces éléments quelque peu disparates, étaient prévus un téléphérique et un réseau routier de 15 m de largeur ! » Dans le même ordre d’idée, en 1968, la Chambre de Commerce présente à la Commission Départementale des Sites un projet de téléphérique aboutissant au sommet de Marseilleveyre, comportant à la station terminale un restaurant !

Les pressions pour une Route des Calanques devenant de plus en plus insistantes, il devint nécessaire de regrouper les défenseurs des Calanques en une seule association : c’est ainsi qu’est né le COSINA (Comité de défense des Sites Naturels), le 17 juin 1965. Les interventions de son Président et de ses membres sont multiples et aboutissent au "classement" des Calanques par décret en date du 29 août 1975 (le littoral suivra un an plus tard). Pour autant, sont-elles protégées de manière définitive ? La réponse est NON ! Le POS (Plan d’Occupation des Sols) de 1991 déclasse certains sites : L’UCPA à Sormiou se voit gratifiée de 5000 m2 constructibles, le doublement de la route des Goudes est prévu (ainsi que 5000 lignes téléphoniques), et la frange littorale devient susceptible d’abriter des constructions sur pilotis (jusqu’à 6 m de haut !). Venant renforcer l’action du COSINA, se crée l’UCL (Union Calanques Littoral). Celle-ci, épaulée par les traditionnelles associations d’amoureux des Calanques, obtient le retrait de ces projets. En 2008, sous l’impulsion d’un collectif baptisé « un Parc national pour les Calanques », à laquelle se joint le CAF Marseille Provence, un projet d’implantation d’un hôtel de luxe au Mont Rose est écarté.

Comme on le voit, depuis un siècle, les agressions n’ont pas manqué, et sans une vigilance constante de la part d’associations de protection de la nature et d’usagers telles que le Club Alpin, les Excursionnistes Marseillais, les Amis de la Nature et bien d’autres, il ne resterait pas grand-chose de la sauvage beauté des Calanques, qui auraient été mutilées comme l’ont été tant d’endroits de la côte méditerranéenne. Mais leurs vallons et leurs roches blanches, sont indissociables des hommes qui les ont parcourus et défendus. Ces lieux étant essentiellement fréquentés par des excursionnistes et des grimpeurs, tout au moins par voie terrestre, il n’est pas étonnant que ce soit parmi ces derniers que se soient trouvés leurs défenseurs les plus pugnaces, tant ils ont joué un rôle clé dans l’évolution de l’alpinisme en Provence.

L’acte de naissance de l’escalade dans les Calanques correspond à l’ascension, il y a 130 ans, de la Grande Candelle par Francis W. Mark, vice-consul britannique à Marseille. Pendant un demi-siècle, les motivations de Mark et de ses successeurs rejoignent celle de l’alpinisme classique. Aussi incongru que cela puisse paraître pour un massif de dimension aussi réduite, l’histoire des Calanques prend une tournure alpine : on commence par la "conquête des sommets", et on explore les endroits vierges. Ainsi le val du même nom n’est découvert qu’au tournant du XX° siècle car, même par le bas, le fameux Pas du Rocher Club (le passage de l’œil de Verre) est inaccessible au plus commun des marcheurs ! Gageons que ce Val Vierge devait réellement l’être, nanti d’une végétation quasi-tropicale. Quant au Devenson, accessible par la mer, il faudra attendre 1920 pour que les premiers "alpinistes" trouvent le cheminement complexe qui conduit à la calanque. En 1936, un jeune postier marseillais est l’auteur d’un véritable coup de théâtre : avec un nombre réduit de pitons, Henri Barrin vient à bout de la face nord du Rocher des Goudes et provoque une révolution dans les Calanques. L’exploit de Barrin impulse une dynamique telle qu’en moins de dix ans, des noms comme Livanos ou Rébuffat brillent au firmament de l’alpinisme. Avec la première répétition de l’éperon Walker à la face nord des Grandes Jorasses (Rébuffat et Frendo) et la première du Grand Dièdre de la Su Alto (Livanos et Gabriel), l’alpinisme marseillais acquiert définitivement ses lettres de noblesse. En 1950, Rébuffat est invité à l’expédition de l’Annapurna. Avec Terray, ils sacrifient leur chance d’aller au sommet pour secourir Lachenal et Herzog qui reviennent épuisés et gelés du premier "8000" gravi. Avec cinq cents premières dans les Calanques à son actif, le plus souvent avec son épouse Sonia, Georges Livanos domine l’escalade marseillaise pendant un quart de siècle. La génération qui suit, celle de Guillot, Bourges, Cassin, Coqueugniot, Duvilliers, Mandin et des frères Kelle, apporte une série d’itinéraires superbes, destinée à enrichir l’héritage laissé par Livanos. Cassin et Guillot poussent le niveau en escalade libre très loin, alors que Bourges et Kelle pérennisent un style découvert par Save de Beaurecueil, puis Ramond et Joubard, celui des traversées au-dessus de la mer. Lorsque les lignes verticales se font rares, l’imagination des grimpeurs en crée des nouvelles, horizontales. Le paradis de ces aventures - mi-alpines, mi-marines - a pour nom Devenson, Oule et Castelvieil, ainsi que le Cap Morgiou, découvert une décennie plus tard. Dans les années 80-90, le niveau explose, en escalade comme en alpinisme. La Marseillaise Nanette Raybaud est la première Championne du Monde d’escalade, et la cordée Fauquet-Fine fait une tentative à la face du Lotshe, un des murs les plus redoutables de l’Himalaya.

Ainsi les Calanques ont formé des grimpeurs et des alpinistes de classe internationale. Elles ont aussi engendré des amoureux inconditionnels. Les voies du Devenson, de l’Oule, de Castelvieil, des Soubeyrannes représentent un patrimoine irremplaçable que des générations de grimpeurs ont su développer et préserver.

Pourtant, le 11 septembre 2009, au cours d’une réunion de concertation spécifique escalade, le GIP (Groupement d’Intérêt Public) des Calanques qui préfigure le futur Parc national en cours de création, présente une proposition de réserve intégrale comprenant les falaises maritimes du Devenson (de l’Oeil de Verre à En Vau) et les falaises Soubeyrannes (de Canaille à L’aigle). Il faut bien comprendre que dans une réserve intégrale, l’accès à tout public est interdit (sauf pour des motifs scientifiques). Cette proposition suscite immédiatement un grand émoi dans le monde de l’escalade et de la randonnée. Diverses initiatives locales sont prises : blogs, vidéo, création d’un collectif « des Calanques et des hommes », intervention des associations de pleine nature impliquées dans le GIP, pétition sur le net. Celle-ci recueille en quelques jours plusieurs milliers de signatures (10 000 signataires au 1er novembre 2009).

Pourquoi une telle réaction ?
- Parce qu’aucune argumentation scientifique ou étude préalable n’est avancée pour justifier la création d’une réserve intégrale interdisant toute pénétration humaine (il faut savoir que d’autres réserves existent déjà depuis de nombreuses années dans les Calanques - au titre d’autres programmes - sur lesquelles aucune étude rétrospective n’a encore été réalisée).
- Parce que l’opportunité même de ces réserves intégrales est objet de débat au sein des milieux scientifiques et institutionnels impliqués dans la gestion des parcs, tant il apparaît que la meilleure protection ne s’obtient pas par la mise sous cloche des espaces, mais par une régulation concertée des usages et de l’espace en référence à des objectifs précis, affichés, évaluables et évalués.
- Parce que les zones concernées constituent le berceau historique de l’escalade méridionale et un véritable patrimoine historique. Les grandes voies situées dans le secteur concerné ont fait la réputation des Calanques, elles sont connues dans le monde entier et certaines sont devenues de véritables mythes. Selon la proposition initiale, plus de 40% de la surface grimpable serait concernée, sans qu’aucune justification soit apportée à cette remise en cause d’une activité emblématique, respectueuse de l’environnement. En effet, les grimpeurs ont été parmi les premiers usagers des Calanques ayant œuvré - avant même le projet de Parc - pour un usage régulé de l’espace et contribué concrètement à la mise en place de mesures protectrices.

Pourquoi cette logique de sanctuarisation, excluant de fait nombre d’activités de pleine nature à faible impact environnemental (randonnée, plongée, trail, pêche, kayak, navigation de plaisance etc...) alors qu’aucune mesure n’est actuellement prévue pour limiter l’accès motorisé aux Calanques de Sormiou et Morgiou ou la noria des bateaux d’excursion depuis Cassis ou le Vieux Port ? La création d’un parc facilement accessible et à proximité immédiate d’une grande métropole est un atout touristique indéniable pour la région. La menace est alors réelle de voir les Calanques évoluer en un espace aménagé et surfréquenté, aux marges duquel une réserve intégrale de bon aloi apporterait sa caution écologique. L’enjeu est d’importance et dépasse le cadre des Calanques car deux visions de la protection de la nature sont ici en opposition. La première consiste à établir une barrière imperméable entre des zones de nature "sauvage" où l’homme est indésirable et des zones ouvertes à l’exploitation touristique. L’autre part du principe que la meilleure protection ne s’obtient pas par l’interdiction mais en adaptant les usages aux véritables impératifs de sauvegarde et en impliquant les usagers dans celle-ci, tant il est vrai qu’une réglementation est d’autant mieux acceptée (et respectée) qu’elle est motivée, expliquée et limitée au strict nécessaire. Les grimpeurs et les autres pratiquants d’activités de pleine nature sont soucieux de sauvegarder l’environnement et les exemples ne manquent pas qui montrent leur adaptabilité. Encore faut-il que l’effort demandé soit à la mesure de l’impact réel de ces activités sur le milieu naturel. Dans l’immense majorité des cas, la panoplie des actions possibles est vaste et permet de répondre à l’ensemble des préoccupations des parties concernées sans recourir à une interdiction des pratiques.

À l’heure actuelle, rien n’est encore décidé. Mais ne nous y trompons pas, ce qui se joue dans les Calanques risque de préfigurer l’évolution à moyen terme des autres parcs en France et en Europe. De notre capacité à nous unir avec les autres communautés concernées pour se faire entendre de façon unitaire et peser dans les décisions dépend pour une part la survie d’une pratique autonome de l’escalade et de l’alpinisme.

Association « Des Calanques et des Hommes »
www.les-calanques.org